Films, Films & documentaires

Chronique film – Liberté (2019)

Liberté

Réalisation : Albert Serra
Genre : drame, historique
Durée : 132 minutes
Acteurs : Helmut Berger, Marc Susini, Baptiste Pinteaux

Résumé

Madame de Dumeval, le duc de Tesis et le duc de Wand, libertins expulsés de la cour puritaine de Louis XVI, recherchent l’appui du légendaire duc de Walchen, séducteur et libre penseur allemand, esseulé dans un pays où règnent hypocrisie et fausse vertu. Leur mission : exporter en Allemagne le libertinage, philosophie des Lumières fondée sur le rejet de la morale et de l’autorité, mais aussi, et surtout, retrouver un lieu sûr où poursuivre leurs jeux dévoyés.

Mon avis

Pour fêter la reprise de mon blog, je vous propose la chronique de mon film préféré découvert en 2020 à savoir Liberté réalisé par Albert Serra sorti en 2019.

Attention, ce film est vivement déconseillé au moins de 16 ans en raison de scènes érotiques et de dialogues crus.

Tout d’abord, il ne s’agit pas seulement d’un film d’auteur mais aussi et surtout d’un film de recherche, expérimental. Si vous aimez l’action et les effets spéciaux, il est plus que possible que Liberté vous ennuie et vous fasse bailler avant d’éteindre votre écran de télévision. Si, au contraire, vous aimez la contemplation, les longs plans fixes, je suis sûre que Liberté attirera toute votre attention et ne vous laissera pas indifférent.
Il est extrêmement mal noté par les membres d’Allo Ciné à l’inverse de la presse spécialisée qui est plutôt flatteuse envers le film. Pour moi, il n’est pas un film de bobo mais bien une expérience sensorielle d’un film de recherche d’un réalisateur qui ne fait pas des films à la chaîne mais construit véritablement un univers filmé.
De plus, le film a décroché le prix « Un certain regard » du Festival de Cannes 2019.

Le film est une sorte de suite puisque Albert Serra avait d’abord réalisé une pièce de théatre dont le titre, je vous le donne dans le mille, s’appelle Liberté.

Albert Serra, réalisateur Catalan, est surtout connu pour son film La mort de Louis XIV qui a remporté plusieurs prix et que je n’ai malheureusement pas encore eu le temps de visionner. D’après de nombreuses interviews et articles que j’ai pu lire le concernant, c’est un réalisateur un peu particulier, détestant les travellings ou ayant une communication du scénario à ses acteurs plutôt minimes, leur laissant une grande liberté de jeu.

Dans Liberté, on suit, du coucher au lever du soleil, quatre nobles libertins et quelques uns de leurs domestiques qui, ayant fui la cour puritaine de Louis XVI, se sont réfugiés dans une forêt, cherchant l’aide du duc de Walchen pour poursuivre et initiés d’autres personnes à leurs jeux sensuels. Ils en profiteront pour débaucher les novices du couvent voisin.

La critique du Magazine Littéraire :

« Quand la fête galante vire à la messe noire »

résume excellement l’essence même du film.

La première chose à dire, c’est que l’esprit du Marquis de Sade et sa philosophie plane totalement sur le film. Le libertinage et le mouvement libertin du XVIIIeme siècle d’une manière plus globale sont le cœur même du film. J’y reviendrai un peu plus loin car il faut parler de l’oeuvre vers laquelle Liberté fait de nombreux clins d’oeil. Mais, contrairement à son plus auguste prédécesseur, le célèbre, adoré comme décrié, Salo les 120 jours de Sodome de Pier Paolo Pasolini, tout d’abord les rôles ne sont absolument et clairement pas établis. Certes, les quatre nobles recherchent avant tout la satisfaction de leurs désirs personnels et charnels mais ils ne tiennent pas obligatoirement le fouet et les chaînes. Ensuite, Salo est un film froid, les sévices étaient filmés de façon cliniques et sans complaisance, les images chocs sont faites pour imprégner durablement la rétine du spectateur. Liberté est un film presque auditif, les bruits de la forêt, le chant de grillons, des branches qui craquent, de l’orage qui éclate, tout cela fait que ce sont quasiment un personnage à part entière du film et participe à son côté onirique.
On pourrait presque dire de Liberté qu’il est le film miroir de Salo mais c’est plus que cela. Là où Salo jouait sur l’enfermement des adolescents soumis aux caprises et aux sévices de leurs tortionnaires, à l’inverse, Liberté se déroule dans l’obscurité d’une forêt avec des chaises à porteur pour seuls décors, dans une nature sauvage, le sens du titre du film prend en partie son sens. 
Toujours dans la comparaison, là où les bourreaux de Salo étaient solidement ancrés et légitimés dans leurs rôles institutionnels (juge, évèque, Duc et président) et pouvaient s’adonner librement à leurs pulsions charnels et même sanglantes, les nobles de Liberté sont des parias, obligés de se cacher de la Cour de Versailles alors devenue puritaine. Ils annoncent la Révolution et eux-mêmes se considèrent comme porteur d’un message de revendication. Mais, paradoxalement, l’un des nobles pense dès le début du film que ce sont les femmes peuvent faire changer la société car elles « connaissent le prix à payer ». En recherchant la protection d’un Duc allemand légendaire, ils cherchent à propager l’idée de liberté à travers une sexualité débridée.

Liberté est une sucession de tableaux avec de nombreuses séquences contemplatives où le spectateur est invité dans des moments où il se retrouve plongé dans un songe particulier. Ces séquences sont entrecoupées de dialogues qui semblent réellement sortis d’un autre temps. Le ton un peu pincé du noble orateur du film ajoute au côté décalé. Il est à noter que les dialogues contenant certains des sévices que les nobles fantasment de réaliser sont en allemand, tranchant avec le ton soutenu des dialogues quelques minutes plus tôt.
La photographie est particulièrement soignée et le parti pris de réaliser un film clair-obscure renforce la beauté des tableaux et l’esthétisme du film.

Les personnages sont rarement filmés de face, parfois derrière une voilure, souvent de profil, ajoutant une sensualité puissante, mais pas cette sensualité à laquelle on est habituée. Là, la chair est triste, parfois flasque. A notre époque des Reines du Shopping et des photos instagramm, Liberté se fait le contre-pied de ces corps idéaux et des visage filtrés et photoshopés avec des personnages gras, boursouflés aux visages marqués par le temps. Les quelques scènes sexuelles sont particulières et ne sont pas là dans le but d’exciter le spectateur. Il s’agit plutôt d’une recherche désespérée de la jouissance dans des pratiques particulières. La scène d’urophilie est la scène plus extrême du film puisqu’aucun détail n’est épargnée. Nos nobles libertins ont brisé les dernières barrières pour atteindre l’extase, y compris être celui qui est fouetté. D’ailleurs, il est à souligner que, comme dit précédemment, les rôles de dominant/dominé n’a pas réellement de sens dans ce film puisque chacun recherche délibéremment le plaisir ou la souffrance pour se sentir libre. Là encore, tout le titre du film prend son sens.

Je vous citais plus haut que la philosophie de Sade plane sur le film. Je dirais même qu’elle imprègne le film tout entier. La libération des passions, l’inexistance du mal, notion religieuse selon lui et donc du bon vouloir des hommes, le retour à la nature sont les thèmes récurrents de Liberté.
Les dialogues où nos nobles racontent leurs fantasmes ne sont pas sans rappeler, encore et toujours, les 120 journées de Sodome.

Le jeu des acteurs est à souligner bien que l’on ne voit pas vraiment l’expression de leurs visages du fait de l’obscurité, expressivité qui est d’ailleurs plutôt monolithe et les corps souvent immobiles avant une séquence d’action plus charnelle où les hurlements couvrent les bruits apaisants de la forêt.

En conclusion, Liberté a été une vraie bouffée d’oxygène, un de ces films qui osent transgresser le politiquement correct. Il n’est bien sûr par exempt de défaut et le principal est son accessibilité. Les longues séquences contemplatives, qui pour moi sont une réussite, ne plairont pas forcément à la majorité des spectateurs peu exigeants en matière cinématographique. Pour les autres, à la recherche d’oeuvres expérimentales, Liberté leur offrira une expérience particulière qui, qu’on l’aime ou pas, ouvrira des niveaux de lecture.

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